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{"id":37399,"date":"2024-08-27T14:00:00","date_gmt":"2024-08-27T17:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.iri.edu.ar\/?p=37399"},"modified":"2024-09-23T12:32:24","modified_gmt":"2024-09-23T15:32:24","slug":"habitar-la-tierra-de-otra-manera","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.iri.edu.ar\/index.php\/2024\/08\/27\/habitar-la-tierra-de-otra-manera\/","title":{"rendered":"Habitar la tierra de otra manera&#8230;"},"content":{"rendered":"<p class=\"departamento\">Departamento de Derecho Internacional<\/p>\n<h6>Art\u00edculos<\/h6>\n<h1>Habitar la tierra de otra manera&#8230;<br \/>\nHacia un nuevo derecho internacional bioc\u00e9ntrico basado en los seres vivos<\/h1>\n<p class=\"autor\">Emmanuelle Tourme Jouannet<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"> <sup>[1]<\/sup><\/a><\/p>\n<h2>Pouvez-vous d\u00e9finir ce que vous appelez une vision anthropocentrique du monde\u00a0?<\/h2>\n<p>Une vision anthropocentrique est une repr\u00e9sentation du monde o\u00f9 l\u2019esp\u00e8ce humaine est \u00e0 la fois diff\u00e9rente et sup\u00e9rieure \u00e0 l\u2019ensemble des autres vivants et esp\u00e8ces. C\u2019est cette vision qui est aujourd\u2019hui au fondement de toutes nos cat\u00e9gories socio-culturelles et donc du droit international contemporain. L\u2019\u00eatre humain est la mesure de toute chose et seul digne de consid\u00e9ration en soi. Cette s\u00e9paration entre l\u2019homme d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et le vivant et la nature de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 une attitude de domination de l\u2019homme envers la nature et les animaux qu\u2019il a rabaiss\u00e9 au rang de simples choses existant pour sa propre utilit\u00e9 et n\u2019ayant aucune valeur en soi. C\u2019est la raison pour laquelle les animaux, par exemple, dont on sait aujourd\u2019hui qu\u2019ils sont pourtant des \u00eatres sentients dou\u00e9s de sensibilit\u00e9 mais \u00e9galement d\u2019agentivit\u00e9, sont encore trait\u00e9s et utilis\u00e9s comme des objets, des choses \u00e0 produire de la viande du lait ou de la fourrure pour les \u00eatres humains.\u00a0 Dans une telle vision du monde, seul l\u2019\u00eatre humain (ou les soci\u00e9t\u00e9s humaines comme les Etats ou les organisations internationales) sont d\u00e9finis comme des\u00a0 sujets de droit international pouvant \u00eatre acteurs du droit et b\u00e9n\u00e9ficier de droits fondamentaux.<\/p>\n<p>Cet anthropocentrisme juridique, issue du faux dualisme nature\/humain, a \u00e9t\u00e9 transpos\u00e9 au droit international d\u00e8s le XVIII\u00e8me si\u00e8cle avec les Lumi\u00e8res europ\u00e9ennes.\u00a0 On a th\u00e9oris\u00e9 l\u2019id\u00e9e que l\u2019homme ne pouvait accomplir sa pleine humanit\u00e9 qu\u2019en se d\u00e9tachant du monde naturel et on a transpos\u00e9 cette id\u00e9e aux Etats comme soci\u00e9t\u00e9s humaines devant se couper de la nature pour accomplir leur propre perfection d\u2019Etat. D\u2019o\u00f9 l\u2019\u00e9mergence d\u2019un droit international entre Etats comme \u00e9tant anthropocentrique lui aussi. Cette vision anthropocentrique s\u2019est amplifi\u00e9e au XIX\u00e8me \u00a0si\u00e8cle avec les r\u00e9volutions industrielles et les immenses colonisations europ\u00e9ennes qui ont confort\u00e9 l\u2019\u00eatre humain dans sa toute-puissance. Elle a \u00e9t\u00e9 relanc\u00e9e apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale et culmine aujourd\u2019hui, avec la mondialisation, \u00e0 travers un syst\u00e8me juridico-\u00e9conomique d\u2019exploitation \u00e0 outrance des ressources de la plan\u00e8te, un syst\u00e8me l\u00e9galis\u00e9 par le droit international. Notre droit international \u00e9conomique, qui est le lointain produit de la pr\u00e9tendue coupure anthropocentrique avec la nature, et qui voulait ainsi faire de nous de v\u00e9ritables \u00eatres humains, est en r\u00e9alit\u00e9 un ensemble de discours et de normes qui, dans sa version actuelle, conduit au contraire \u00e0 d\u00e9shumaniser les humains, \u00e0 les chosifier tout comme il a contribu\u00e9, par ses cat\u00e9gories juridiques, \u00e0 chosifier le vivant et la nature avant l\u2019homme.<\/p>\n<p>Toutefois, on a aussi commenc\u00e9, d\u00e8s les ann\u00e9es 1970, \u00e0 r\u00e9aliser les implications catastrophiques pour la plan\u00e8te et pour nous tous qui l\u2019habitons, humains et non-humains, de ce syst\u00e8me et d\u2019un droit international qui le cautionne compl\u00e8tement. Aussi a-t-on parall\u00e8lement \u00e9tablit des normes et des discours juridiques internationaux visant \u00e0 combattre les cons\u00e9quences de ce syst\u00e8me et \u00e0 lutter contre le crise climatique. On a notamment adopt\u00e9 des centaines de conventions internationales pour prot\u00e9ger l\u2019environnement, assurer un d\u00e9veloppement durable pour les futures g\u00e9n\u00e9rations et mettre fin \u00e0 la crise climatique majeure ainsi que celle de la biodiversit\u00e9 (la multiplicit\u00e9 des esp\u00e8ces vivantes, animales et v\u00e9g\u00e9tales) que nous traversons. Autrement dit, on est face aujourd\u2019hui \u00e0 un droit international, qui reste anthropocentrique, mais qui est beaucoup plus h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne que par le pass\u00e9 car il inclut \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un droit international \u00e9conomique destructeur de la nature et du climat, un droit de l\u2019environnement et du d\u00e9veloppement durable qui vise \u00e0 lutter justement contre ses effets d\u00e9l\u00e9t\u00e8res.<\/p>\n<h2>Mais, alors, en quoi le \u00a0nouveau droit international \u00e9cologique\u00a0biocentrique, que vous proposez dans votre livre, est-il diff\u00e9rent du droit de l\u2019environnement actuel\u00a0qui vise \u00e9galement \u00e0 prot\u00e9ger la nature et \u00e0 lutter contre la crise \u00e9cologique ?<\/h2>\n<p>Le droit international contemporain de l\u2019environnement repose lui-aussi enti\u00e8rement sur cette vision anthropocentrique du monde c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il est centr\u00e9 sur l\u2019\u00eatre humain et la pr\u00e9servation de son environnement. Dans ce cas, la nature et les vivants ne sont qu\u2019un \u00ab environnement \u00bb \u00e0 prot\u00e9ger au service de l\u2019homme et de ses finalit\u00e9s. Ils restent aux yeux de tous comme des choses inertes, de simples ressources \u00e0 la disposition de l\u2019\u00eatre humain, quand bien m\u00eame on cherche d\u00e9sormais \u00e0 les exploiter de fa\u00e7on durable et responsable. C\u2019est donc un droit international anthropocentrique. Or ce fondement anthropocentrique du droit international de l\u2019environnement explique le grand d\u00e9sillusionnement qu\u2019il a fini par susciter, y compris chez les sp\u00e9cialistes de ce droit. Il contient des centaines de conventions internationales, de grands principes de droit coutumier qui vont dans le bon sens et qui peuvent, pour les plus sp\u00e9cifiques, apporter des solutions concr\u00e8tes et prometteuses. Ainsi est-il pour la pr\u00e9servation des esp\u00e8ces animales sauvages ou la conservation des zones humides indispensables au bon fonctionnement des \u00e9cosyst\u00e8mes vivants. Mais il n\u2019emp\u00eache que le droit contemporain de l\u2019environnement est, globalement, remarquablement inefficace -et je mesure mes mots- s\u2019agissant des plus graves probl\u00e8mes \u00e0 affronter\u00a0: limiter les gaz \u00e0 effet de serre (crise climatique),\u00a0 emp\u00eacher le d\u00e9clin des esp\u00e8ces vivantes (crise de la biodiversit\u00e9) et pr\u00e9server l\u2019avenir des g\u00e9n\u00e9rations futures (crise touchant toute l\u2019humanit\u00e9). Il d\u00e9bouche sur une impasse terrible d\u00e8s lors que les gaz \u00e0 effet de serre continuent r\u00e9guli\u00e8rement d\u2019augmenter et que l\u2019on est \u00e0 l\u2019aube d\u2019une 6<sup>\u00e8me<\/sup> extinction de masse des esp\u00e8ces animales et v\u00e9g\u00e9tales. Autrement dit, malgr\u00e9 ce droit, nous allons directement vers la catastrophe car, selon les mots du secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral des Nations Unies, Antonio Guterres, nous continuons de mener une \u00ab guerre suicidaire contre la nature \u00bb et, ce faisant nous avons \u00ab ouvert les portes de l\u2019enfer \u00bb que nous ne savons pas comment refermer pour sauver l\u2019humanit\u00e9 et la plan\u00e8te.<\/p>\n<p>Du reste , c\u2019est la raison pour laquelle Antonio Guterres plaide lui aussi pour un abandon de la vision anthropocentrique du monde et un renouvellement complet des fondements du droit international. On rejette souvent avec raison sur les Etats la responsabilit\u00e9 de cette ineffectivit\u00e9 du droit international de l\u2019environnement en raison de leur manque de volont\u00e9 et de leurs divisions. Cette attitude est tout aussi insupportable qu\u2019irresponsable. Mais il faut bien comprendre qu\u2019en dehors de leur mauvaise volont\u00e9, les Etats eux-m\u00eames sont d\u00e9pass\u00e9s par un syst\u00e8me international totalement contradictoire en raison de son dualisme anthropocentrique homme\/nature. Ce dualisme fait que l\u2019on a ainsi des r\u00e9gimes juridiques oppos\u00e9s ou, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 on s\u2019engage \u00e0 pr\u00e9server l\u2019environnement mais d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9 on favorise constamment un r\u00e9gime juridique \u00e9conomique et des investissement qui est destructeur de ce m\u00eame environnement. Or, dans la tr\u00e8s grande majorit\u00e9 des contentieux o\u00f9 le droit de l\u2019environnement s\u2019oppose au droit international \u00e9conomique et aux int\u00e9r\u00eats des multinationales, c\u2019est le droit international \u00e9conomique ultralib\u00e9ral qui pr\u00e9vaut. Le fondement anthropocentrique du droit international fait qu\u2019il reste fond\u00e9 sur une consid\u00e9ration de la nature comme une mati\u00e8re inerte \u00e0 la disposition de l\u2019homme, des Etats et des compagnies priv\u00e9es, et donc sur un paradigme de domination et de mort du vivant, de la nature et du climat. Si bien que de fa\u00e7on insidieuse mais tr\u00e8s r\u00e9elle, il existe aujourd\u2019hui au plan international\/mondial, une hi\u00e9rarchie des normes juridiques en faveur du droit \u00e9conomique au service d\u2019int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s ou publiques et en d\u00e9faveur du droit de l\u2019environnement. C\u2019est ce que j\u2019essaye de montrer avec des exemples de droit commercial, de droit de la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle ou encore de droit priv\u00e9 des investissements.<\/p>\n<p>Aussi bien, si on veut vraiment arriver \u00e0 faire face \u00e0 la catastrophe, il faut changer cela et comprendre qu\u2019il y a une v\u00e9ritable crise existentielle et civilisationnelle qui va beaucoup plus loin que la seule crise climatique. On n\u2019y arrivera pas autrement. On sera toujours prisonnier de ce paradigme de domination et de destruction. La solution est donc d\u2019abandonner l\u2019anthropocentrisme du droit international actuel de l\u2019environnement en faveur d\u2019un nouveau droit international \u00e9cologique qui sera fond\u00e9 sur le biocentrisme (le vivant) et une conception de l\u2019\u00eatre humain qui n\u2019est plus amput\u00e9 de sa dimension corporelle, charnelle, naturelle. Le d\u00e9centrement de l\u2019\u00eatre humain au profit de la prise en compte du vivant am\u00e8ne ainsi \u00e0 un d\u00e9centrement du droit international lui-m\u00eame fond\u00e9 sur le principe de la cohabitation et la prise en consid\u00e9ration de tous les vivants, humains et non humains.<\/p>\n<p>L\u2019\u00eatre humain va renouer avec la nature sur le mode de la consid\u00e9ration et non plus de la domination car il aura d\u00e9sormais conscience de sa parent\u00e9 avec toutes les autres esp\u00e8ces v\u00e9g\u00e9tales et animales. La vision anthropocentrique du monde a d\u00e9sancr\u00e9 les pieds de l\u2019homme de la terre et de la nature en pr\u00e9tendant justement l\u2019arracher \u00e0 la nature pour le rendre soi-disant libre et donc pleinement humain. Mais, comme nous l\u2019enseigne la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la philosophe Corine Pelluchon, cette conception mutil\u00e9e de l\u2019\u00eatre humain que v\u00e9hicule encore le droit international de l\u2019environnement -et l\u2019ensemble du droit international- est fond\u00e9 sur l\u2019oubli de la mat\u00e9rialit\u00e9 de notre existence, de notre d\u00e9pendance primordiale en tant qu\u2019\u00eatre charnel, \u00ab\u00a0vivant de\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0d\u00e9pendant de\u00a0\u00bb, de la nature et de toutes les autres esp\u00e8ces. En revanche le nouveau droit international biocentrique est fond\u00e9 sur cette reconnaissance premi\u00e8re de notre d\u00e9pendance avec la nature et toutes les esp\u00e8ces v\u00e9g\u00e9tales et animales (y compris les humains).<\/p>\n<p>Il s\u2019ensuit un changement de paradigme o\u00f9 celui de la domination et de la mort, h\u00e9rit\u00e9 du XVIII\u00e8me si\u00e8cle europ\u00e9en, c\u00e8de la place \u00e0 celui de la consid\u00e9ration et de la vie. Le droit international \u00e9cologique que j\u2019appelle de mes v\u0153ux, repose sur ce nouveau paradigme, c\u2019est-\u00e0-dire sur une <em>repr\u00e9sentation biocentrique<\/em> du monde o\u00f9 tous les vivants, humains et non humains, o\u00f9 la nature elle-m\u00eame ont une valeur en soi. De ce fait les r\u00e8gles du droit international \u00e9cologique am\u00e8neront \u00e0 une autre fa\u00e7on d\u2019habiter la Terre de telle sorte qu\u2019elle soit in\u00e9vitablement pr\u00e9serv\u00e9e ainsi que l\u2019humanit\u00e9. C\u2019est un droit international des interd\u00e9pendances entre les vivants, humains et non humains o\u00f9, certes, l\u2019homme garde une importance morale sup\u00e9rieure mais o\u00f9 le droit international nous oblige \u00e0 la consid\u00e9ration de la vie car tous les \u00eatres vivants ont une valeur en soi. Par exemple, lorsque nous pensons aux animaux, lorsque nous rencontrons ou vivons avec un animal, nous ne le voyons pas comme un objet \u00e0 produire de la viande mais comme un \u00eatre ayant une sensibilit\u00e9 et une agentivit\u00e9 exprimant sa valeur propre d\u2019\u00eatre vivant non humain. De m\u00eame, lorsque nous nous promenons en for\u00eat et que nous nous immergeons dans la pr\u00e9sence, la force, l\u2019\u00e2ge et la beaut\u00e9 des arbres qui nous entourent, nous ne voyons pas leur valeur instrumentale comme r\u00e9servoir de bois ou \u00ab usine foresti\u00e8re \u00bb durable, mais nous d\u00e9couvrons leur valeur en soi. Certes, comme l\u2019indique Pelluchon, c\u2019est l\u2019\u00eatre humain qui d\u00e9couvre, ressent cette valeur du vivant (fonction anthropog\u00e9nique mais non pas anthropocentr\u00e9e). Il conf\u00e8re cette valeur mais il ne la cr\u00e9e pas. Ce qui signifie que les vivants non humains, toutes les esp\u00e8ces animales et v\u00e9g\u00e9tales, les animaux, les plantes, les rivi\u00e8res, les for\u00eats, les montagnes et tous les \u00e9cosyst\u00e8mes ont une valeur propre, digne d\u2019\u00eatre prise en consid\u00e9ration et qui exc\u00e8de leur valeur instrumentale.<\/p>\n<h2>\u00a0Cela reviendrait donc \u00e0 accorder des droits aux animaux et \u00e0 la nature de la m\u00eame fa\u00e7on que l\u2019on accorde aujourd\u2019hui des droits \u00e0 l\u2019\u00eatre humain\u00a0?<\/h2>\n<p>Oui tout \u00e0 fait. Mais c\u2019est un point tr\u00e8s important qui doit \u00eatre bien expliqu\u00e9. D\u2019abord,\u00a0 il existe d\u00e9j\u00e0 de nombreux exemples dans le monde, plut\u00f4t non europ\u00e9en, o\u00f9 les cultures traditionnelles comme en Asie ou en Am\u00e9rique du Sud am\u00e8nent beaucoup plus facilement \u00e0 le faire. Je d\u00e9taille dans mon livre ces exemples concernant des \u00e9l\u00e9phants, des fleuves, des rivi\u00e8res ou des for\u00eats. Mais, ensuite, je tente aussi de montrer que l\u2019on se m\u00e9prend souvent sur les cons\u00e9quences d\u2019un tel droit international biocentrique qui accorde des droits aux esp\u00e8ces vivantes. Il y a beaucoup de malentendus que, l\u00e0 encore, j\u2019essaye de dissiper \u00e0 la suite de Pelluchon. Par exemple, <em>reconna\u00eetre en droit la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une \u00e9gale prise en compte des int\u00e9r\u00eats des animaux ou des fleuves ne veut absolument pas dire qu\u2019il y a \u00e9galit\u00e9 de droits entre eux et les \u00eatres humains ni qu\u2019ils ont la m\u00eame importance morale<\/em>. On reconnait des droits qui sont d\u00e9duits des normes de comportement ou des cycles de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration des vivants, animaux, fleuves, glaciers, barri\u00e8re de corail etc. Mais on ne les d\u00e9clare pas \u00e9gaux en droit aux \u00eatres humains qui se distinguent toujours par leur libert\u00e9 morale et leur capacit\u00e9 \u00e0 faire des choix argument\u00e9s\u00a0; et donc aussi par leur responsabilit\u00e9 envers la nature. Il n\u2019y a donc aucun antihumanisme juridique dans le fait de d\u00e9fendre un ordre juridique international \u00e9cologique. Je ne peux tout d\u00e9velopper ici mais je consacre une bonne partie de mon livre \u00e0 expliquer cela\u00a0; et \u00e0 d\u00e9fendre ce que j\u2019appelle, \u00e0 la suite de Pelluchon, de nouvelles Lumi\u00e8res ou Les Lumi\u00e8res \u00e9cologique o\u00f9 les droits de la nature viennent renforcer les droits de l\u2019\u00eatre humain et non pas pr\u00e9valoir sur eux.<\/p>\n<p>Dans la foul\u00e9e, j\u2019essaye \u00e9galement de dissiper le malentendu selon lequel un tel droit nous ram\u00e8nerait \u00e0 l\u2019\u00e2ge des cavernes ou essayerait de nous transformer en\u00a0 \u00ab\u00a0peuples de la for\u00eat\u00a0\u00bb comme le sont les communaut\u00e9s autochtones amazoniennes. C\u2019est compl\u00e8tement faux. Un tel droit international \u00e9cologique ne renie ni la science ni la technique qui ont permis d\u2019accomplir des prodiges pour l\u2019humanit\u00e9. Cependant, les sciences comme la technique doivent \u00eatre encadr\u00e9es juridiquement de telle sorte qu\u2019elles ne soient plus au service d\u2019un ordre juridique international \u00e9conomique oublieux des fins humaines et du vivant, mais au service du nouveau droit international \u00e9cologique. Elles doivent retrouver leur sens originaire qui est celui de permettre de bien administrer notre maison commune qu\u2019est la Terre et d\u2019assurer le bien-\u00eatre de tous ses habitants, humains et non humains. Du reste, je n\u2019invente rien en disant cela\u00a0: tr\u00e8s nombreux sont ceux qui d\u00e9noncent avec force ce syst\u00e8me \u00e9conomique ultra lib\u00e9ralis\u00e9. Mais en vain comme en attestent de multiples contentieux d\u2019investissements o\u00f9 l\u2019\u00e9conomique l\u2019emporte quasiment toujours sur les droits humains et les droits de la nature. Or c\u2019est malheureusement logique car, justement, cela ne peut se faire en restant dans le paradigme actuel anthropocentrique. Il nous faut proc\u00e9der \u00e0 une reformulation enti\u00e8re de notre rapport aux vivant, aux droits de la nature, qui, seule, peut permettre de r\u00e9ellement repenser l\u2019\u00e9conomie.<\/p>\n<h2>Mais, concr\u00e8tement quelles sont les effets pratiques pour la protection de la nature et de l\u2019\u00eatre humain\u00a0?<\/h2>\n<p>En dehors m\u00eame d\u2019une position \u00e9thique qui revalorise l\u2019insertion de l\u2019humain au sein de la nature,\u00a0 ce nouveau droit international \u00e9cologique permet de pr\u00e9server beaucoup mieux la nature, et donc de lutter beaucoup plus efficacement contre le d\u00e9r\u00e8glement climatique et le d\u00e9clin de la biodiversit\u00e9. Ce qui, par voie de cons\u00e9quence, est donc, en plus,\u00a0 la solution juridique \u00e0 long terme pour que l\u2019humanit\u00e9 \u00e9vite toute crise semblable \u00e0 celle que nous traversons. En devenant sujets de droit par le biais d\u2019une <em>personnalit\u00e9 juridique non humaine<\/em>, les lacs, oc\u00e9ans, animaux, montagnes, les for\u00eats, la prairie devant chez moi, la rivi\u00e8re qui coule \u00e0 travers votre village, les arbres et les oiseaux qui cohabitent avec vous en ville, mais aussi, bien s\u00fbr, les esp\u00e8ces \u00ab moches \u00bb, les esp\u00e8ces \u00ab sauvages \u00bb, les \u00ab invasives \u00bb, les glaciers, tout ce monde pleinement vivant, ayant son propre mode de fonctionnement et qui n\u2019\u00e9tait pourtant qu\u2019une \u00ab collection d\u2019objets \u00bb, tous ces vivants pourront alors devenir des acteurs juridiques dans le sens o\u00f9 le passage du statut d\u2019objet \u00e0 celui de sujet, de chose \u00e0 celui de personne non humaine, leur ouvre l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la vie juridique. Ils deviennent des acteurs du droit et font partie int\u00e9grante des relations humaines <em>via <\/em>leurs repr\u00e9sentants humains. Par exemple, si leurs droits sont viol\u00e9s du fait de l\u2019activit\u00e9 polluante d\u2019une grande ou petite entreprise, leur repr\u00e9sentant humain ou mandataire (d\u00e9sign\u00e9 \u00e0 l\u2019avance) pourra d\u00e9fendre directement leurs droits en recherchant, d\u2019abord, un compromis \u00e0 l\u2019amiable avec le pollueur, et si jamais il ne peut y avoir de compromis, il pourra saisir une autorit\u00e9 publique, administrative, ou un juge \u00e0 qui il demandera une mise en responsabilit\u00e9 et une r\u00e9paration pour les dommages qui leur auront ainsi \u00e9t\u00e9 directement caus\u00e9s en tant qu\u2019entit\u00e9s vivantes, ayant une valeur en soi.<\/p>\n<p>Attention, ne nous m\u00e9prenons pas\u00a0: il ne s\u2019agit \u00e9videmment pas de verser dans un pan-juridisme consistant \u00e0 reconnaitre des droits \u00e0 ces milliards d\u2019esp\u00e8ces, mais d\u2019ouvrir la possibilit\u00e9, au cas par cas, de leur conf\u00e9rer des droits et un repr\u00e9sentant afin de les d\u00e9fendre directement devant un tiers.<\/p>\n<h2>Mais, \u00e0 vrai dire, un tel droit et une telle vision semblent d\u2019une certaine fa\u00e7on, excusez-moi de le dire, impensables ou absurdes au regard de ce que nous avons l\u2019habitude de croire. Sur quoi vous fondez vous pour dire ainsi qu\u2019un nouveau droit international \u00e9cologique devrait nous amener \u00e0 reconnaitre ces droits\u00a0de la nature \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ceux des \u00eatres humains et des Etats ?<\/h2>\n<p>Nous sommes tellement impr\u00e9gn\u00e9s d\u2019une repr\u00e9sentation anthropocentrique du monde que l\u2019on ne peut arriver, ne serait-ce qu\u2019\u00e0 imaginer cette autre fa\u00e7on de le penser. Notre vision du monde enti\u00e8rement centr\u00e9 sur l\u2019individu (et l\u2019Etat) comme seuls vrais sujets de droit nous conditionnent compl\u00e8tement et il est extr\u00eamement difficile de s\u2019en d\u00e9faire et de voir les animaux et les plantes comme des \u00eatres pleinement vivants, et donc comme des sujets et non des objets du droit. D\u2019o\u00f9 le reflexe courant de dire que c\u2019est inepte. Et c\u2019est tr\u00e8s dur, je le reconnais tout \u00e0 fait, d\u2019abandonner cette fa\u00e7on de penser car cela nous am\u00e8ne \u00e0 penser <em>contre<\/em> un inconscient collectif nourri par des si\u00e8cles d\u2019anthropocentrisme. Toutefois cela n\u2019a rien d\u2019absurde ni d\u2019impensable, loin de l\u00e0\u00a0! Pour le prouver, je m\u2019appuie sur trois arguments principaux.<\/p>\n<p>Tout d\u2019abord, l\u2019ensemble de ma pens\u00e9e du droit international repose sur les travaux remarquables de la ph\u00e9nom\u00e9nologue fran\u00e7aise Corine Pelluchon, une de nos philosophes les plus lues \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. A mon avis, ces travaux forment un tournant dans la pens\u00e9e occidentale du droit car ils nous donnent les clefs pour penser le monde \u00ab\u00a0d\u2019apr\u00e8s\u00a0\u00bb et une civilisation nouvelle. Gr\u00e2ce \u00e0 eux on r\u00e9alise que cette objection du caract\u00e8re absurde ou inepte d\u2019une telle vision juridique biocentrique du monde t\u00e9moigne plut\u00f4t de la persistance mortif\u00e8re d\u2019une v\u00e9ritable c\u00e9cit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ce qui nous constitue en tant qu\u2019\u00eatre humain corporel, engendr\u00e9, \u00ab\u00a0d\u00e9pendant de\u00a0\u00bb, et reli\u00e9, par sa condition charnelle d\u2019\u00eatre vuln\u00e9rable, \u00e0 toutes les autres esp\u00e8ces qui peuplent la Terre. Elle explique \u00e9galement, par l\u00e0 m\u00eame et par voie de cons\u00e9quence, l\u2019\u00e9tat d\u2019engourdissement moral de l\u2019humanit\u00e9 face aux souffrances atroces que peuvent subir certains humains et non humains, face \u00e0 la faim et la pauvret\u00e9 dans le monde, aux in\u00e9galit\u00e9s insupportables li\u00e9es \u00e0 la mondialisation ultralib\u00e9rale ainsi qu\u2019\u00e0 la destruction catastrophique de la nature et du vivant.<\/p>\n<p>Ensuite, je rappelle que notre pens\u00e9e occidentale de l\u2019\u00eatre humain comme \u00e9tant seul titulaire de droits et coup\u00e9 d\u2019une nature consid\u00e9r\u00e9e comme une simple ressource, n\u2019est absolument pas partag\u00e9e par toutes les r\u00e9gions et les peuples du monde. Il existe de tr\u00e8s nombreuses populations paysannes, des traditions particuli\u00e8res, des religions pour qui la vision biocentrique du monde est beaucoup plus \u00e9vidente que celle de l\u2019anthropocentrisme.<\/p>\n<p>Enfin, je reprends les travaux les plus r\u00e9cents des diff\u00e9rentes sciences concernant le vivant qui viennent conforter, par l\u2019observation scientifique et rationnelle, ce que l\u2019on a pu d\u00e9montre au plan philosophique et culturel. Parmi beaucoup d\u2019autres, le livre d\u2019Emmanuelle Pouydebat, intitul\u00e9 ironiquement \u00ab\u00a0L\u2019intelligence animale\u00a0:\u00a0cervelle d\u2019oiseaux, m\u00e9moire d\u2019\u00e9l\u00e9phant\u00a0\u00bb, fait le point sur les avanc\u00e9es de l\u2019\u00e9thologie, la science du comportement animal. De fa\u00e7on passionnante et tr\u00e8s document\u00e9e, elle montre comment tous les crit\u00e8res qui avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9s comme le propre de l\u2019humain au regard de l\u2019animal sont d\u00e9sormais remis en question par la science et notamment l\u2019intelligence qui est la notion au c\u0153ur de son ouvrage. Dans la foul\u00e9e, en 2012, treize neuroscientifiques signaient la \u00ab D\u00e9claration de Cambridge sur la conscience \u00bb, un manifeste affirmant l\u2019existence chez les animaux non humains d\u2019une conscience analogue \u00e0 celle des animaux humains. \u00c0 ce sujet le New York Times titrait avec ironie en juillet\u00a0 2023\u00a0 :\u00a0 \u00ab Ils sont plus malins que nous \u00bb. Le journal raconte le comportement de pies et de corbeaux qui ont b\u00e2ti des nids \u00e0 Anvers ou \u00e0 Rotterdam, faits \u00e0 partir d\u2019aiguilles arrach\u00e9es \u00e0 des dispositifs anti-oiseaux. De telle sorte que \u00ab [l]es pies ont r\u00e9ussi \u00e0 transformer une architecture hostile en maison \u00bb. Leurs nouveaux nids, compos\u00e9s d\u2019acier, ressemblent \u00e0 de petits bunkers, \u00ab tel un geste d\u2019adversit\u00e9 rendu \u00e0 l\u2019envoyeur \u00bb. Comme celui des orques, qui multiplient, depuis trois ans, les attaques group\u00e9es contre des bateaux au large de Gibraltar \u2013\u00a0et qui seraient peut-\u00eatre des actes de repr\u00e9sailles \u00e0 la suite d\u2019un accident dont aurait \u00e9t\u00e9 victime une orque matriarche, percut\u00e9e par un bateau en 2020. Du reste, l\u2019entr\u00e9e en lutte de certains animaux contre l\u2019exploitation humaine a fait l\u2019objet d\u2019un v\u00e9ritable travail d\u2019\u00e9tude \u00e0 travers l\u2019histoire men\u00e9 par Fahim Amir sur les \u00ab\u00a0R\u00e9voltes animales\u00a0\u00bb. Il montre, par exemple, comment les porcs r\u00e9calcitrants sont aux origines de l\u2019usine moderne ou la fa\u00e7on dont les termites cr\u00e9ent des soci\u00e9t\u00e9s \u00ab communistes \u00bb. D\u2019autres scientifiques et \u00e9thologues ont \u00e9tudi\u00e9 des esp\u00e8ces animales sp\u00e9cifiques qui donnent une id\u00e9e des avanc\u00e9es incroyables de ce nouveau champ d\u2019\u00e9tude qu\u2019est celui des \u00ab intelligences animales \u00bb. C\u2019est ainsi que Vinciane Despret nous incite \u00e0 \u00ab\u00a0Penser comme un rat\u00a0\u00bb, ou \u00e0 \u00ab\u00a0Habiter en oiseau\u00a0\u00bb, ou encore \u00e0 imaginer l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0Autobiographie d\u2019un poulpe\u00a0\u00bb, dans laquelle elle th\u00e9orise la notion de \u00ab th\u00e9rolinguistique \u00bb, une branche de la linguistique \u00ab attach\u00e9e \u00e0 \u00e9tudier et \u00e0 traduire les productions \u00e9crites par des animaux \u00bb et par laquelle elle met en r\u00e9cit, par exemple, \u00ab la po\u00e9sie vibratoire des araign\u00e9es \u00bb. De son c\u00f4t\u00e9, Baptiste Morizot propose de faire des loups des \u00ab\u00a0Diplomates\u00a0\u00bb tandis que la philosophe Florence Burgat s\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019Inconscient des animaux de m\u00eame qu\u2019aux normes de comportement tout \u00e0 fait captivantes mais encore myst\u00e9rieuses des chats dont elle livre, selon ses mots, quelques \u00ab miettes philosophiques \u00bb.<\/p>\n<p>Quant aux v\u00e9g\u00e9taux, la recherche avance consid\u00e9rablement \u00e9galement et, par exemple, ce que l\u2019on appelle la \u00ab linguistique des plantes \u00bb ouvre de nouvelles perspectives pour comprendre \u00e0 quel point le monde v\u00e9g\u00e9tal parle et se parle. On sait d\u00e9sormais que les arbres ont leur propre mode de vie. Ils dialoguent tout comme l\u2019ensemble des plantes. Une toute derni\u00e8re recherche vient confirmer ce qui est d\u00e9j\u00e0 d\u00e9crit depuis de nombreuses ann\u00e9es. Les plantes n\u2019ont pas d\u2019oreilles ni d\u2019yeux mais elles communiquent entre elles en \u00e9mettant des substances chimiques que l\u2019\u00eatre humain arrive d\u00e9sormais \u00e0 identifier et m\u00eame visualiser en temps r\u00e9el. Elles peuvent augmenter leur concentration en sucre afin d\u2019attirer les pollinisateurs, \u00e9mettre des s\u00e9cr\u00e9tions pour \u00e9viter que les insectes ne leur portent atteinte ou encore activer des d\u00e9fenses \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de leurs cellules pour lutter contre leurs pr\u00e9dateurs, incluant les humains. En 2009, une \u00e9quipe internationale a d\u00e9montr\u00e9 que chaque plante poss\u00e8de des dizaines de milliers de racines qui analysent constamment les donn\u00e9es de leur milieu. Elles sont toutes connect\u00e9es entre elles et \u00e0 la base de la tige, ce qui permet d\u2019envoyer des informations vers l\u2019ensemble de la plante, mais aussi de recevoir des signaux qui proviennent des feuilles ou des branches. Ainsi chaque plant de tomate, chaque pied de ronce, chaque orchid\u00e9e ressemble \u00e0 un r\u00e9seau internet constitu\u00e9 de sites d\u2019information reli\u00e9s les uns aux autres. Non seulement les plantes ont des capacit\u00e9s d\u2019apprentissage, de prise de d\u00e9cision et de m\u00e9morisation, mais, de plus, les exp\u00e9riences les plus r\u00e9centes montrent qu\u2019elles connaissent le sommeil, et que certaines sont tr\u00e8s vraisemblablement dot\u00e9es de conscience ainsi que de sensibilit\u00e9 \u00e0 la douleur. On retrouve ainsi, par exemple, une sensibilit\u00e9 et une capacit\u00e9 d\u2019apprentissage tout \u00e0 fait particuli\u00e8res chez la Mimosa pudica, une \u00e9tonnante anticipation du stress chez les petits pois, une somnolence comparable \u00e0 la n\u00f4tre chez les haricots, un sommeil r\u00e9cup\u00e9rateur chez le bouleau ou une mortalit\u00e9 de 100 % due \u00e0 des l\u00e9gumineuses rendues insomniaques. On a identifi\u00e9 la capacit\u00e9, que l\u2019on croyait uniquement animale et humaine, qui est celle de se reconna\u00eetre comme tel chez l\u2019Ambrosia du d\u00e9sert et de se diff\u00e9rencier ainsi des autres, celle de favoriser ses \u00ab petits \u00bb de la part des \u00ab arbres-m\u00e8res \u00bb, un partage \u00e9quitable des ressources en azote, carbone et phosphore chez les arbres d\u2019une for\u00eat primaire de Colombie britannique par le biais de champignons interconnect\u00e9s (les mieux lotis en lumi\u00e8re aidant les moins bien lotis) ou encore une v\u00e9ritable m\u00e9moire chez la dion\u00e9e carnivore.<\/p>\n<p>Du reste, les \u00e9thologues et les biologistes feront sans doute \u00e9voluer la d\u00e9finition de leurs capacit\u00e9s au fur et \u00e0 mesure qu\u2019ils avanceront dans une meilleure connaissance des vivants non humains. Autrement dit, l\u2019apport des sciences et des scientifiques n\u2019a donc jamais \u00e9t\u00e9 aussi essentiel pour analyser la situation que nous vivons et renforce sans conteste le biocentrisme au fondement d\u2019un nouveau droit international \u00e9cologique.<\/p>\n<h2>Vous commencez et terminez votre ouvrage par un message d\u2019esp\u00e9rance. Quel est-il exactement\u00a0?<\/h2>\n<p>Comme tous ceux qui d\u00e9fendent les droits de la nature, je suis bien consciente des difficult\u00e9s \u00e0 faire pr\u00e9valoir cette vision. Cela prendra du temps. En attendant, nous pouvons, \u00e0 tout le moins adopter un \u00ab\u00a0pragmatisme de combat\u00a0\u00bb pour faire face \u00e0 la crise en associant le droit de l\u2019environnement actuel avec le droit international \u00e9cologique des interd\u00e9pendances entre les vivants. Il s\u2019agit de mettre de c\u00f4t\u00e9 nos prises de position \u00e9thique oppos\u00e9es, anthropocentrique ou biocentrique, afin d\u2019\u00e9viter le dogmatisme sur ces questions. Il n\u2019y a rien de pire comme attitude qui paralyse une action concert\u00e9e et commune des anthropocentristes et des biocentristes. Cela permet de laisser \u00e0 la subjectivit\u00e9 de chacun le choix en faveur de telle ou telle option \u00e9thique, et donc, pour le moment et face \u00e0 l\u2019urgence, de d\u00e9placer le d\u00e9bat sur le terrain des modalit\u00e9s rationnelles de l\u2019action \u00e9cologique.<\/p>\n<p>Mais \u00e0 long terme, l\u2019esp\u00e9rance en faveur d\u2019un nouveau droit international \u00e9cologique vient de la certitude qu\u2019il existe aujourd\u2019hui un mouvement de fond de plus en plus large en faveur de l\u2019\u00e2ge du vivant et de la consid\u00e9ration\u00a0:\u00a0 ce mouvement, dont on voit les manifestations se multiplier \u00e0 travers la plan\u00e8te, veut r\u00e9parer notre condition humaine amput\u00e9e du monde de la nature et, ce faisant, inverser la logique destructrice de notre monde actuel. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019il va s\u2019imposer de lui-m\u00eame face aux \u00e9v\u00e8nements actuels. Il peut en effet conduire chacun et chacune \u00e0 vivre un bouleversement, \u00e0 la fois int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur, qui changera radicalement sa fa\u00e7on d\u2019habiter la Terre. A cet \u00e9gard, je voudrais citer Aldo L\u00e9opold, l\u2019un des fondateurs de cette nouvelle fa\u00e7on d\u2019envisager les relations entre l\u2019homme et la nature, qui a \u00e9t\u00e9 si injustement d\u00e9cri\u00e9 en France\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab Nous abusons de la terre parce que nous la consid\u00e9rons comme une marchandise qui nous appartient. Lorsque nous la percevrons comme une communaut\u00e9 \u00e0 laquelle nous appartenons, peut-\u00eatre commencerons-nous \u00e0 la traiter avec amour et respect. Il n\u2019y a pas d\u2019autre moyen pour la terre de survivre \u00e0 l\u2019impact d\u2019un homme m\u00e9canis\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>(Aldo L\u00e9opold, <em>Almanach d\u2019un comt\u00e9 des sables<\/em>, 1948)<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a> Esta entrevista fue publicada originalmente en franc\u00e9s en la revista <em>\u00c9mile &amp; Ferdinand<\/em>, n\u00famero 46 (agosto) por la editorial Larcier Intersentia.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>por Emmanuelle Tourme 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