Departamento de Derecho Internacional
ArtĂculos
Habitar la tierra de otra manera…
Hacia un nuevo derecho internacional biocéntrico basado en los seres vivos
Emmanuelle Tourme Jouannet [1]
Pouvez-vous définir ce que vous appelez une vision anthropocentrique du monde ?
Une vision anthropocentrique est une reprĂ©sentation du monde oĂč lâespĂšce humaine est Ă la fois diffĂ©rente et supĂ©rieure Ă lâensemble des autres vivants et espĂšces. Câest cette vision qui est aujourdâhui au fondement de toutes nos catĂ©gories socio-culturelles et donc du droit international contemporain. LâĂȘtre humain est la mesure de toute chose et seul digne de considĂ©ration en soi. Cette sĂ©paration entre lâhomme dâun cĂŽtĂ© et le vivant et la nature de lâautre cĂŽtĂ©, a gĂ©nĂ©rĂ© une attitude de domination de lâhomme envers la nature et les animaux quâil a rabaissĂ© au rang de simples choses existant pour sa propre utilitĂ© et nâayant aucune valeur en soi. Câest la raison pour laquelle les animaux, par exemple, dont on sait aujourdâhui quâils sont pourtant des ĂȘtres sentients douĂ©s de sensibilitĂ© mais Ă©galement dâagentivitĂ©, sont encore traitĂ©s et utilisĂ©s comme des objets, des choses Ă produire de la viande du lait ou de la fourrure pour les ĂȘtres humains. Dans une telle vision du monde, seul lâĂȘtre humain (ou les sociĂ©tĂ©s humaines comme les Etats ou les organisations internationales) sont dĂ©finis comme des sujets de droit international pouvant ĂȘtre acteurs du droit et bĂ©nĂ©ficier de droits fondamentaux.
Cet anthropocentrisme juridique, issue du faux dualisme nature/humain, a Ă©tĂ© transposĂ© au droit international dĂšs le XVIIIĂšme siĂšcle avec les LumiĂšres europĂ©ennes. On a thĂ©orisĂ© lâidĂ©e que lâhomme ne pouvait accomplir sa pleine humanitĂ© quâen se dĂ©tachant du monde naturel et on a transposĂ© cette idĂ©e aux Etats comme sociĂ©tĂ©s humaines devant se couper de la nature pour accomplir leur propre perfection dâEtat. DâoĂč lâĂ©mergence dâun droit international entre Etats comme Ă©tant anthropocentrique lui aussi. Cette vision anthropocentrique sâest amplifiĂ©e au XIXĂšme  siĂšcle avec les rĂ©volutions industrielles et les immenses colonisations europĂ©ennes qui ont confortĂ© lâĂȘtre humain dans sa toute-puissance. Elle a Ă©tĂ© relancĂ©e aprĂšs la Seconde Guerre mondiale et culmine aujourdâhui, avec la mondialisation, Ă travers un systĂšme juridico-Ă©conomique dâexploitation Ă outrance des ressources de la planĂšte, un systĂšme lĂ©galisĂ© par le droit international. Notre droit international Ă©conomique, qui est le lointain produit de la prĂ©tendue coupure anthropocentrique avec la nature, et qui voulait ainsi faire de nous de vĂ©ritables ĂȘtres humains, est en rĂ©alitĂ© un ensemble de discours et de normes qui, dans sa version actuelle, conduit au contraire Ă dĂ©shumaniser les humains, Ă les chosifier tout comme il a contribuĂ©, par ses catĂ©gories juridiques, Ă chosifier le vivant et la nature avant lâhomme.
Toutefois, on a aussi commencĂ©, dĂšs les annĂ©es 1970, Ă rĂ©aliser les implications catastrophiques pour la planĂšte et pour nous tous qui lâhabitons, humains et non-humains, de ce systĂšme et dâun droit international qui le cautionne complĂštement. Aussi a-t-on parallĂšlement Ă©tablit des normes et des discours juridiques internationaux visant Ă combattre les consĂ©quences de ce systĂšme et Ă lutter contre le crise climatique. On a notamment adoptĂ© des centaines de conventions internationales pour protĂ©ger lâenvironnement, assurer un dĂ©veloppement durable pour les futures gĂ©nĂ©rations et mettre fin Ă la crise climatique majeure ainsi que celle de la biodiversitĂ© (la multiplicitĂ© des espĂšces vivantes, animales et vĂ©gĂ©tales) que nous traversons. Autrement dit, on est face aujourdâhui Ă un droit international, qui reste anthropocentrique, mais qui est beaucoup plus hĂ©tĂ©rogĂšne que par le passĂ© car il inclut Ă cĂŽtĂ© dâun droit international Ă©conomique destructeur de la nature et du climat, un droit de lâenvironnement et du dĂ©veloppement durable qui vise Ă lutter justement contre ses effets dĂ©lĂ©tĂšres.
Mais, alors, en quoi le  nouveau droit international Ă©cologique biocentrique, que vous proposez dans votre livre, est-il diffĂ©rent du droit de lâenvironnement actuel qui vise Ă©galement Ă protĂ©ger la nature et Ă lutter contre la crise Ă©cologique ?
Le droit international contemporain de lâenvironnement repose lui-aussi entiĂšrement sur cette vision anthropocentrique du monde câest-Ă -dire quâil est centrĂ© sur lâĂȘtre humain et la prĂ©servation de son environnement. Dans ce cas, la nature et les vivants ne sont quâun « environnement » Ă protĂ©ger au service de lâhomme et de ses finalitĂ©s. Ils restent aux yeux de tous comme des choses inertes, de simples ressources Ă la disposition de lâĂȘtre humain, quand bien mĂȘme on cherche dĂ©sormais Ă les exploiter de façon durable et responsable. Câest donc un droit international anthropocentrique. Or ce fondement anthropocentrique du droit international de lâenvironnement explique le grand dĂ©sillusionnement quâil a fini par susciter, y compris chez les spĂ©cialistes de ce droit. Il contient des centaines de conventions internationales, de grands principes de droit coutumier qui vont dans le bon sens et qui peuvent, pour les plus spĂ©cifiques, apporter des solutions concrĂštes et prometteuses. Ainsi est-il pour la prĂ©servation des espĂšces animales sauvages ou la conservation des zones humides indispensables au bon fonctionnement des Ă©cosystĂšmes vivants. Mais il nâempĂȘche que le droit contemporain de lâenvironnement est, globalement, remarquablement inefficace -et je mesure mes mots- sâagissant des plus graves problĂšmes Ă affronter : limiter les gaz Ă effet de serre (crise climatique), empĂȘcher le dĂ©clin des espĂšces vivantes (crise de la biodiversitĂ©) et prĂ©server lâavenir des gĂ©nĂ©rations futures (crise touchant toute lâhumanitĂ©). Il dĂ©bouche sur une impasse terrible dĂšs lors que les gaz Ă effet de serre continuent rĂ©guliĂšrement dâaugmenter et que lâon est Ă lâaube dâune 6Ăšme extinction de masse des espĂšces animales et vĂ©gĂ©tales. Autrement dit, malgrĂ© ce droit, nous allons directement vers la catastrophe car, selon les mots du secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral des Nations Unies, Antonio Guterres, nous continuons de mener une « guerre suicidaire contre la nature » et, ce faisant nous avons « ouvert les portes de lâenfer » que nous ne savons pas comment refermer pour sauver lâhumanitĂ© et la planĂšte.
Du reste , câest la raison pour laquelle Antonio Guterres plaide lui aussi pour un abandon de la vision anthropocentrique du monde et un renouvellement complet des fondements du droit international. On rejette souvent avec raison sur les Etats la responsabilitĂ© de cette ineffectivitĂ© du droit international de lâenvironnement en raison de leur manque de volontĂ© et de leurs divisions. Cette attitude est tout aussi insupportable quâirresponsable. Mais il faut bien comprendre quâen dehors de leur mauvaise volontĂ©, les Etats eux-mĂȘmes sont dĂ©passĂ©s par un systĂšme international totalement contradictoire en raison de son dualisme anthropocentrique homme/nature. Ce dualisme fait que lâon a ainsi des rĂ©gimes juridiques opposĂ©s ou, dâun cĂŽtĂ© on sâengage Ă prĂ©server lâenvironnement mais dâun autre cĂŽtĂ© on favorise constamment un rĂ©gime juridique Ă©conomique et des investissement qui est destructeur de ce mĂȘme environnement. Or, dans la trĂšs grande majoritĂ© des contentieux oĂč le droit de lâenvironnement sâoppose au droit international Ă©conomique et aux intĂ©rĂȘts des multinationales, câest le droit international Ă©conomique ultralibĂ©ral qui prĂ©vaut. Le fondement anthropocentrique du droit international fait quâil reste fondĂ© sur une considĂ©ration de la nature comme une matiĂšre inerte Ă la disposition de lâhomme, des Etats et des compagnies privĂ©es, et donc sur un paradigme de domination et de mort du vivant, de la nature et du climat. Si bien que de façon insidieuse mais trĂšs rĂ©elle, il existe aujourdâhui au plan international/mondial, une hiĂ©rarchie des normes juridiques en faveur du droit Ă©conomique au service dâintĂ©rĂȘts privĂ©s ou publiques et en dĂ©faveur du droit de lâenvironnement. Câest ce que jâessaye de montrer avec des exemples de droit commercial, de droit de la propriĂ©tĂ© intellectuelle ou encore de droit privĂ© des investissements.
Aussi bien, si on veut vraiment arriver Ă faire face Ă la catastrophe, il faut changer cela et comprendre quâil y a une vĂ©ritable crise existentielle et civilisationnelle qui va beaucoup plus loin que la seule crise climatique. On nây arrivera pas autrement. On sera toujours prisonnier de ce paradigme de domination et de destruction. La solution est donc dâabandonner lâanthropocentrisme du droit international actuel de lâenvironnement en faveur dâun nouveau droit international Ă©cologique qui sera fondĂ© sur le biocentrisme (le vivant) et une conception de lâĂȘtre humain qui nâest plus amputĂ© de sa dimension corporelle, charnelle, naturelle. Le dĂ©centrement de lâĂȘtre humain au profit de la prise en compte du vivant amĂšne ainsi Ă un dĂ©centrement du droit international lui-mĂȘme fondĂ© sur le principe de la cohabitation et la prise en considĂ©ration de tous les vivants, humains et non humains.
LâĂȘtre humain va renouer avec la nature sur le mode de la considĂ©ration et non plus de la domination car il aura dĂ©sormais conscience de sa parentĂ© avec toutes les autres espĂšces vĂ©gĂ©tales et animales. La vision anthropocentrique du monde a dĂ©sancrĂ© les pieds de lâhomme de la terre et de la nature en prĂ©tendant justement lâarracher Ă la nature pour le rendre soi-disant libre et donc pleinement humain. Mais, comme nous lâenseigne la phĂ©nomĂ©nologie de la philosophe Corine Pelluchon, cette conception mutilĂ©e de lâĂȘtre humain que vĂ©hicule encore le droit international de lâenvironnement -et lâensemble du droit international- est fondĂ© sur lâoubli de la matĂ©rialitĂ© de notre existence, de notre dĂ©pendance primordiale en tant quâĂȘtre charnel, « vivant de », « dĂ©pendant de », de la nature et de toutes les autres espĂšces. En revanche le nouveau droit international biocentrique est fondĂ© sur cette reconnaissance premiĂšre de notre dĂ©pendance avec la nature et toutes les espĂšces vĂ©gĂ©tales et animales (y compris les humains).
Il sâensuit un changement de paradigme oĂč celui de la domination et de la mort, hĂ©ritĂ© du XVIIIĂšme siĂšcle europĂ©en, cĂšde la place Ă celui de la considĂ©ration et de la vie. Le droit international Ă©cologique que jâappelle de mes vĆux, repose sur ce nouveau paradigme, câest-Ă -dire sur une reprĂ©sentation biocentrique du monde oĂč tous les vivants, humains et non humains, oĂč la nature elle-mĂȘme ont une valeur en soi. De ce fait les rĂšgles du droit international Ă©cologique amĂšneront Ă une autre façon dâhabiter la Terre de telle sorte quâelle soit inĂ©vitablement prĂ©servĂ©e ainsi que lâhumanitĂ©. Câest un droit international des interdĂ©pendances entre les vivants, humains et non humains oĂč, certes, lâhomme garde une importance morale supĂ©rieure mais oĂč le droit international nous oblige Ă la considĂ©ration de la vie car tous les ĂȘtres vivants ont une valeur en soi. Par exemple, lorsque nous pensons aux animaux, lorsque nous rencontrons ou vivons avec un animal, nous ne le voyons pas comme un objet Ă produire de la viande mais comme un ĂȘtre ayant une sensibilitĂ© et une agentivitĂ© exprimant sa valeur propre dâĂȘtre vivant non humain. De mĂȘme, lorsque nous nous promenons en forĂȘt et que nous nous immergeons dans la prĂ©sence, la force, lâĂąge et la beautĂ© des arbres qui nous entourent, nous ne voyons pas leur valeur instrumentale comme rĂ©servoir de bois ou « usine forestiĂšre » durable, mais nous dĂ©couvrons leur valeur en soi. Certes, comme lâindique Pelluchon, câest lâĂȘtre humain qui dĂ©couvre, ressent cette valeur du vivant (fonction anthropogĂ©nique mais non pas anthropocentrĂ©e). Il confĂšre cette valeur mais il ne la crĂ©e pas. Ce qui signifie que les vivants non humains, toutes les espĂšces animales et vĂ©gĂ©tales, les animaux, les plantes, les riviĂšres, les forĂȘts, les montagnes et tous les Ă©cosystĂšmes ont une valeur propre, digne dâĂȘtre prise en considĂ©ration et qui excĂšde leur valeur instrumentale.
 Cela reviendrait donc Ă accorder des droits aux animaux et Ă la nature de la mĂȘme façon que lâon accorde aujourdâhui des droits Ă lâĂȘtre humain ?
Oui tout Ă fait. Mais câest un point trĂšs important qui doit ĂȘtre bien expliquĂ©. Dâabord, il existe dĂ©jĂ de nombreux exemples dans le monde, plutĂŽt non europĂ©en, oĂč les cultures traditionnelles comme en Asie ou en AmĂ©rique du Sud amĂšnent beaucoup plus facilement Ă le faire. Je dĂ©taille dans mon livre ces exemples concernant des Ă©lĂ©phants, des fleuves, des riviĂšres ou des forĂȘts. Mais, ensuite, je tente aussi de montrer que lâon se mĂ©prend souvent sur les consĂ©quences dâun tel droit international biocentrique qui accorde des droits aux espĂšces vivantes. Il y a beaucoup de malentendus que, lĂ encore, jâessaye de dissiper Ă la suite de Pelluchon. Par exemple, reconnaĂźtre en droit la nĂ©cessitĂ© dâune Ă©gale prise en compte des intĂ©rĂȘts des animaux ou des fleuves ne veut absolument pas dire quâil y a Ă©galitĂ© de droits entre eux et les ĂȘtres humains ni quâils ont la mĂȘme importance morale. On reconnait des droits qui sont dĂ©duits des normes de comportement ou des cycles de rĂ©gĂ©nĂ©ration des vivants, animaux, fleuves, glaciers, barriĂšre de corail etc. Mais on ne les dĂ©clare pas Ă©gaux en droit aux ĂȘtres humains qui se distinguent toujours par leur libertĂ© morale et leur capacitĂ© Ă faire des choix argumentĂ©s ; et donc aussi par leur responsabilitĂ© envers la nature. Il nây a donc aucun antihumanisme juridique dans le fait de dĂ©fendre un ordre juridique international Ă©cologique. Je ne peux tout dĂ©velopper ici mais je consacre une bonne partie de mon livre Ă expliquer cela ; et Ă dĂ©fendre ce que jâappelle, Ă la suite de Pelluchon, de nouvelles LumiĂšres ou Les LumiĂšres Ă©cologique oĂč les droits de la nature viennent renforcer les droits de lâĂȘtre humain et non pas prĂ©valoir sur eux.
Dans la foulĂ©e, jâessaye Ă©galement de dissiper le malentendu selon lequel un tel droit nous ramĂšnerait Ă lâĂąge des cavernes ou essayerait de nous transformer en « peuples de la forĂȘt » comme le sont les communautĂ©s autochtones amazoniennes. Câest complĂštement faux. Un tel droit international Ă©cologique ne renie ni la science ni la technique qui ont permis dâaccomplir des prodiges pour lâhumanitĂ©. Cependant, les sciences comme la technique doivent ĂȘtre encadrĂ©es juridiquement de telle sorte quâelles ne soient plus au service dâun ordre juridique international Ă©conomique oublieux des fins humaines et du vivant, mais au service du nouveau droit international Ă©cologique. Elles doivent retrouver leur sens originaire qui est celui de permettre de bien administrer notre maison commune quâest la Terre et dâassurer le bien-ĂȘtre de tous ses habitants, humains et non humains. Du reste, je nâinvente rien en disant cela : trĂšs nombreux sont ceux qui dĂ©noncent avec force ce systĂšme Ă©conomique ultra libĂ©ralisĂ©. Mais en vain comme en attestent de multiples contentieux dâinvestissements oĂč lâĂ©conomique lâemporte quasiment toujours sur les droits humains et les droits de la nature. Or câest malheureusement logique car, justement, cela ne peut se faire en restant dans le paradigme actuel anthropocentrique. Il nous faut procĂ©der Ă une reformulation entiĂšre de notre rapport aux vivant, aux droits de la nature, qui, seule, peut permettre de rĂ©ellement repenser lâĂ©conomie.
Mais, concrĂštement quelles sont les effets pratiques pour la protection de la nature et de lâĂȘtre humain ?
En dehors mĂȘme dâune position Ă©thique qui revalorise lâinsertion de lâhumain au sein de la nature, ce nouveau droit international Ă©cologique permet de prĂ©server beaucoup mieux la nature, et donc de lutter beaucoup plus efficacement contre le dĂ©rĂšglement climatique et le dĂ©clin de la biodiversitĂ©. Ce qui, par voie de consĂ©quence, est donc, en plus, la solution juridique Ă long terme pour que lâhumanitĂ© Ă©vite toute crise semblable Ă celle que nous traversons. En devenant sujets de droit par le biais dâune personnalitĂ© juridique non humaine, les lacs, ocĂ©ans, animaux, montagnes, les forĂȘts, la prairie devant chez moi, la riviĂšre qui coule Ă travers votre village, les arbres et les oiseaux qui cohabitent avec vous en ville, mais aussi, bien sĂ»r, les espĂšces « moches », les espĂšces « sauvages », les « invasives », les glaciers, tout ce monde pleinement vivant, ayant son propre mode de fonctionnement et qui nâĂ©tait pourtant quâune « collection dâobjets », tous ces vivants pourront alors devenir des acteurs juridiques dans le sens oĂč le passage du statut dâobjet Ă celui de sujet, de chose Ă celui de personne non humaine, leur ouvre lâaccĂšs Ă la vie juridique. Ils deviennent des acteurs du droit et font partie intĂ©grante des relations humaines via leurs reprĂ©sentants humains. Par exemple, si leurs droits sont violĂ©s du fait de lâactivitĂ© polluante dâune grande ou petite entreprise, leur reprĂ©sentant humain ou mandataire (dĂ©signĂ© Ă lâavance) pourra dĂ©fendre directement leurs droits en recherchant, dâabord, un compromis Ă lâamiable avec le pollueur, et si jamais il ne peut y avoir de compromis, il pourra saisir une autoritĂ© publique, administrative, ou un juge Ă qui il demandera une mise en responsabilitĂ© et une rĂ©paration pour les dommages qui leur auront ainsi Ă©tĂ© directement causĂ©s en tant quâentitĂ©s vivantes, ayant une valeur en soi.
Attention, ne nous mĂ©prenons pas : il ne sâagit Ă©videmment pas de verser dans un pan-juridisme consistant Ă reconnaitre des droits Ă ces milliards dâespĂšces, mais dâouvrir la possibilitĂ©, au cas par cas, de leur confĂ©rer des droits et un reprĂ©sentant afin de les dĂ©fendre directement devant un tiers.
Mais, Ă vrai dire, un tel droit et une telle vision semblent dâune certaine façon, excusez-moi de le dire, impensables ou absurdes au regard de ce que nous avons lâhabitude de croire. Sur quoi vous fondez vous pour dire ainsi quâun nouveau droit international Ă©cologique devrait nous amener Ă reconnaitre ces droits de la nature Ă cĂŽtĂ© de ceux des ĂȘtres humains et des Etats ?
Nous sommes tellement imprĂ©gnĂ©s dâune reprĂ©sentation anthropocentrique du monde que lâon ne peut arriver, ne serait-ce quâĂ imaginer cette autre façon de le penser. Notre vision du monde entiĂšrement centrĂ© sur lâindividu (et lâEtat) comme seuls vrais sujets de droit nous conditionnent complĂštement et il est extrĂȘmement difficile de sâen dĂ©faire et de voir les animaux et les plantes comme des ĂȘtres pleinement vivants, et donc comme des sujets et non des objets du droit. DâoĂč le reflexe courant de dire que câest inepte. Et câest trĂšs dur, je le reconnais tout Ă fait, dâabandonner cette façon de penser car cela nous amĂšne Ă penser contre un inconscient collectif nourri par des siĂšcles dâanthropocentrisme. Toutefois cela nâa rien dâabsurde ni dâimpensable, loin de lĂ Â ! Pour le prouver, je mâappuie sur trois arguments principaux.
Tout dâabord, lâensemble de ma pensĂ©e du droit international repose sur les travaux remarquables de la phĂ©nomĂ©nologue française Corine Pelluchon, une de nos philosophes les plus lues Ă lâĂ©tranger. A mon avis, ces travaux forment un tournant dans la pensĂ©e occidentale du droit car ils nous donnent les clefs pour penser le monde « dâaprĂšs » et une civilisation nouvelle. GrĂące Ă eux on rĂ©alise que cette objection du caractĂšre absurde ou inepte dâune telle vision juridique biocentrique du monde tĂ©moigne plutĂŽt de la persistance mortifĂšre dâune vĂ©ritable cĂ©citĂ© Ă lâĂ©gard de ce qui nous constitue en tant quâĂȘtre humain corporel, engendrĂ©, « dĂ©pendant de », et reliĂ©, par sa condition charnelle dâĂȘtre vulnĂ©rable, Ă toutes les autres espĂšces qui peuplent la Terre. Elle explique Ă©galement, par lĂ mĂȘme et par voie de consĂ©quence, lâĂ©tat dâengourdissement moral de lâhumanitĂ© face aux souffrances atroces que peuvent subir certains humains et non humains, face Ă la faim et la pauvretĂ© dans le monde, aux inĂ©galitĂ©s insupportables liĂ©es Ă la mondialisation ultralibĂ©rale ainsi quâĂ la destruction catastrophique de la nature et du vivant.
Ensuite, je rappelle que notre pensĂ©e occidentale de lâĂȘtre humain comme Ă©tant seul titulaire de droits et coupĂ© dâune nature considĂ©rĂ©e comme une simple ressource, nâest absolument pas partagĂ©e par toutes les rĂ©gions et les peuples du monde. Il existe de trĂšs nombreuses populations paysannes, des traditions particuliĂšres, des religions pour qui la vision biocentrique du monde est beaucoup plus Ă©vidente que celle de lâanthropocentrisme.
Enfin, je reprends les travaux les plus rĂ©cents des diffĂ©rentes sciences concernant le vivant qui viennent conforter, par lâobservation scientifique et rationnelle, ce que lâon a pu dĂ©montre au plan philosophique et culturel. Parmi beaucoup dâautres, le livre dâEmmanuelle Pouydebat, intitulĂ© ironiquement « Lâintelligence animale : cervelle dâoiseaux, mĂ©moire dâĂ©lĂ©phant », fait le point sur les avancĂ©es de lâĂ©thologie, la science du comportement animal. De façon passionnante et trĂšs documentĂ©e, elle montre comment tous les critĂšres qui avaient Ă©tĂ© Ă©rigĂ©s comme le propre de lâhumain au regard de lâanimal sont dĂ©sormais remis en question par la science et notamment lâintelligence qui est la notion au cĆur de son ouvrage. Dans la foulĂ©e, en 2012, treize neuroscientifiques signaient la « DĂ©claration de Cambridge sur la conscience », un manifeste affirmant lâexistence chez les animaux non humains dâune conscience analogue Ă celle des animaux humains. Ă ce sujet le New York Times titrait avec ironie en juillet 2023 : « Ils sont plus malins que nous ». Le journal raconte le comportement de pies et de corbeaux qui ont bĂąti des nids Ă Anvers ou Ă Rotterdam, faits Ă partir dâaiguilles arrachĂ©es Ă des dispositifs anti-oiseaux. De telle sorte que « [l]es pies ont rĂ©ussi Ă transformer une architecture hostile en maison ». Leurs nouveaux nids, composĂ©s dâacier, ressemblent Ă de petits bunkers, « tel un geste dâadversitĂ© rendu Ă lâenvoyeur ». Comme celui des orques, qui multiplient, depuis trois ans, les attaques groupĂ©es contre des bateaux au large de Gibraltar â et qui seraient peut-ĂȘtre des actes de reprĂ©sailles Ă la suite dâun accident dont aurait Ă©tĂ© victime une orque matriarche, percutĂ©e par un bateau en 2020. Du reste, lâentrĂ©e en lutte de certains animaux contre lâexploitation humaine a fait lâobjet dâun vĂ©ritable travail dâĂ©tude Ă travers lâhistoire menĂ© par Fahim Amir sur les « RĂ©voltes animales ». Il montre, par exemple, comment les porcs rĂ©calcitrants sont aux origines de lâusine moderne ou la façon dont les termites crĂ©ent des sociĂ©tĂ©s « communistes ». Dâautres scientifiques et Ă©thologues ont Ă©tudiĂ© des espĂšces animales spĂ©cifiques qui donnent une idĂ©e des avancĂ©es incroyables de ce nouveau champ dâĂ©tude quâest celui des « intelligences animales ». Câest ainsi que Vinciane Despret nous incite à « Penser comme un rat », ou à « Habiter en oiseau », ou encore Ă imaginer lâ « Autobiographie dâun poulpe », dans laquelle elle thĂ©orise la notion de « thĂ©rolinguistique », une branche de la linguistique « attachĂ©e Ă Ă©tudier et Ă traduire les productions Ă©crites par des animaux » et par laquelle elle met en rĂ©cit, par exemple, « la poĂ©sie vibratoire des araignĂ©es ». De son cĂŽtĂ©, Baptiste Morizot propose de faire des loups des « Diplomates » tandis que la philosophe Florence Burgat sâintĂ©resse Ă lâInconscient des animaux de mĂȘme quâaux normes de comportement tout Ă fait captivantes mais encore mystĂ©rieuses des chats dont elle livre, selon ses mots, quelques « miettes philosophiques ».
Quant aux vĂ©gĂ©taux, la recherche avance considĂ©rablement Ă©galement et, par exemple, ce que lâon appelle la « linguistique des plantes » ouvre de nouvelles perspectives pour comprendre Ă quel point le monde vĂ©gĂ©tal parle et se parle. On sait dĂ©sormais que les arbres ont leur propre mode de vie. Ils dialoguent tout comme lâensemble des plantes. Une toute derniĂšre recherche vient confirmer ce qui est dĂ©jĂ dĂ©crit depuis de nombreuses annĂ©es. Les plantes nâont pas dâoreilles ni dâyeux mais elles communiquent entre elles en Ă©mettant des substances chimiques que lâĂȘtre humain arrive dĂ©sormais Ă identifier et mĂȘme visualiser en temps rĂ©el. Elles peuvent augmenter leur concentration en sucre afin dâattirer les pollinisateurs, Ă©mettre des sĂ©crĂ©tions pour Ă©viter que les insectes ne leur portent atteinte ou encore activer des dĂ©fenses Ă lâintĂ©rieur de leurs cellules pour lutter contre leurs prĂ©dateurs, incluant les humains. En 2009, une Ă©quipe internationale a dĂ©montrĂ© que chaque plante possĂšde des dizaines de milliers de racines qui analysent constamment les donnĂ©es de leur milieu. Elles sont toutes connectĂ©es entre elles et Ă la base de la tige, ce qui permet dâenvoyer des informations vers lâensemble de la plante, mais aussi de recevoir des signaux qui proviennent des feuilles ou des branches. Ainsi chaque plant de tomate, chaque pied de ronce, chaque orchidĂ©e ressemble Ă un rĂ©seau internet constituĂ© de sites dâinformation reliĂ©s les uns aux autres. Non seulement les plantes ont des capacitĂ©s dâapprentissage, de prise de dĂ©cision et de mĂ©morisation, mais, de plus, les expĂ©riences les plus rĂ©centes montrent quâelles connaissent le sommeil, et que certaines sont trĂšs vraisemblablement dotĂ©es de conscience ainsi que de sensibilitĂ© Ă la douleur. On retrouve ainsi, par exemple, une sensibilitĂ© et une capacitĂ© dâapprentissage tout Ă fait particuliĂšres chez la Mimosa pudica, une Ă©tonnante anticipation du stress chez les petits pois, une somnolence comparable Ă la nĂŽtre chez les haricots, un sommeil rĂ©cupĂ©rateur chez le bouleau ou une mortalitĂ© de 100 % due Ă des lĂ©gumineuses rendues insomniaques. On a identifiĂ© la capacitĂ©, que lâon croyait uniquement animale et humaine, qui est celle de se reconnaĂźtre comme tel chez lâAmbrosia du dĂ©sert et de se diffĂ©rencier ainsi des autres, celle de favoriser ses « petits » de la part des « arbres-mĂšres », un partage Ă©quitable des ressources en azote, carbone et phosphore chez les arbres dâune forĂȘt primaire de Colombie britannique par le biais de champignons interconnectĂ©s (les mieux lotis en lumiĂšre aidant les moins bien lotis) ou encore une vĂ©ritable mĂ©moire chez la dionĂ©e carnivore.
Du reste, les Ă©thologues et les biologistes feront sans doute Ă©voluer la dĂ©finition de leurs capacitĂ©s au fur et Ă mesure quâils avanceront dans une meilleure connaissance des vivants non humains. Autrement dit, lâapport des sciences et des scientifiques nâa donc jamais Ă©tĂ© aussi essentiel pour analyser la situation que nous vivons et renforce sans conteste le biocentrisme au fondement dâun nouveau droit international Ă©cologique.
Vous commencez et terminez votre ouvrage par un message dâespĂ©rance. Quel est-il exactement ?
Comme tous ceux qui dĂ©fendent les droits de la nature, je suis bien consciente des difficultĂ©s Ă faire prĂ©valoir cette vision. Cela prendra du temps. En attendant, nous pouvons, Ă tout le moins adopter un « pragmatisme de combat » pour faire face Ă la crise en associant le droit de lâenvironnement actuel avec le droit international Ă©cologique des interdĂ©pendances entre les vivants. Il sâagit de mettre de cĂŽtĂ© nos prises de position Ă©thique opposĂ©es, anthropocentrique ou biocentrique, afin dâĂ©viter le dogmatisme sur ces questions. Il nây a rien de pire comme attitude qui paralyse une action concertĂ©e et commune des anthropocentristes et des biocentristes. Cela permet de laisser Ă la subjectivitĂ© de chacun le choix en faveur de telle ou telle option Ă©thique, et donc, pour le moment et face Ă lâurgence, de dĂ©placer le dĂ©bat sur le terrain des modalitĂ©s rationnelles de lâaction Ă©cologique.
Mais Ă long terme, lâespĂ©rance en faveur dâun nouveau droit international Ă©cologique vient de la certitude quâil existe aujourdâhui un mouvement de fond de plus en plus large en faveur de lâĂąge du vivant et de la considĂ©ration : ce mouvement, dont on voit les manifestations se multiplier Ă travers la planĂšte, veut rĂ©parer notre condition humaine amputĂ©e du monde de la nature et, ce faisant, inverser la logique destructrice de notre monde actuel. JâespĂšre quâil va sâimposer de lui-mĂȘme face aux Ă©vĂšnements actuels. Il peut en effet conduire chacun et chacune Ă vivre un bouleversement, Ă la fois intĂ©rieur et extĂ©rieur, qui changera radicalement sa façon dâhabiter la Terre. A cet Ă©gard, je voudrais citer Aldo LĂ©opold, lâun des fondateurs de cette nouvelle façon dâenvisager les relations entre lâhomme et la nature, qui a Ă©tĂ© si injustement dĂ©criĂ© en France :
« Nous abusons de la terre parce que nous la considĂ©rons comme une marchandise qui nous appartient. Lorsque nous la percevrons comme une communautĂ© Ă laquelle nous appartenons, peut-ĂȘtre commencerons-nous Ă la traiter avec amour et respect. Il nây a pas dâautre moyen pour la terre de survivre Ă lâimpact dâun homme mĂ©canisĂ© ».
(Aldo LĂ©opold, Almanach dâun comtĂ© des sables, 1948)
[1] Esta entrevista fue publicada originalmente en francĂ©s en la revista Ămile & Ferdinand, nĂșmero 46 (agosto) por la editorial Larcier Intersentia.